Janvier 2015. Je m’en souviens comme si c’était hier. Tellement que je me dis que si je pouvais me souvenir de mes cours et de mes lectures avec autant de précision, je serais dangereusement bonne à l’école. À l’école, c’est justement là que ça se déroule. L’école c’est vite dit. Ça commence à la bibliothèque avec mon amie. Nous étions en plein nous sommes studieuses en ce doux début de session. Après 30 minutes, on se dit qu’on a faim et que des lectures ça se fait aussi bien au Bistro Sanguinet devant une rondelle d’oignons avec mayo piquante et un bon 2 pour 1 sur la bière que dans une bibliothèque. Oui, mes textes en vieux français, dans ma tête, ils allaient mieux se lire. Sorel aux pieds, je me dirige avec elle vers notre lieu de ressourcement de la session. On s’installe, ça va bien, c’est presque vide, ça va bien lire… Sauf que je le vois. Un sourire. Je vois juste un sourire, un sourire qui me donne l’impression de l’avoir vu mille fois, un sourire qui me donne des pommettes rouges, un sourire qui fait que je me plonge la face dans mon recueil. Dans ma grande douceur je me mets à expliquer à mon amie comment le détenteur du sourire me semble familier, comment les mots sous mes yeux ne veulent plus rien dire. Nos bières passent, la bière du sourire et son ami baisse aussi. Nos yeux se croisent. J’ai 8 ans d’âge mental, je ne pense qu’à mes Sorel pas belles, à mes cheveux pas lavés le matin, à mes vêtements dignes de la fin de session, à ma face sans maquillage. Je ne me sens pas à mon top, je me dis que le sourire ne doit pas être très impressionné. Il se lève, son ami aussi. Ils partent. Je cite Jacques Brel « Ne me quitte pas », je le supplie dans ma tête de revenir. Je me chicane de ne pas avoir plus de testicules que ça. Durant ce temps mon amie rie, elle n’en revient pas à quel point Sourire peut me faire devenir gaga sans aucune parole échangée. À notre grande surprise, il revient. Je revis. Je capote. Je ne me peux plus. Je sens la vie de mon bord. MAIS aucun testicule n’est apparu durant sa courte absence donc je continue de profiter des regards volés, des regards qui touchent. L’après-midi passe. Des gens nous rejoignent, mon amie part pour son cours et là, comme je voyais le temps qui filait avant mon cours d’Hubert Aquin, il s’est levé. Mon cœur ne gérait pas ce qui se passait. Sourire approchait notre table, il devenait encore plus vrai, encore plus grand. Je l’accueille avec les bras croisés, je soutiens son regard, mais aucun son ne sort. Le sourire dépose un papier sur la table, il me dit que je l’ai échappé quand je suis allée à la salle de bain. Zéro réaction. Ma face ne sait pas comment réagir. Je le laisse partir, sans bouger, mais mon cœur lui, il est en pleine attaque cardiaque. Je prends ledit papier. Des mots, des numéros. Je n’y crois pas. Je cherche les caméras, je cherche la blague. Sourire est trop resplendissant je n’y crois pas, c’est sur qu’il y a une attrape. Hubert Aquin n’a eu aucune attention de ma part de 18 à 21 heures. J’avais une mission : savoir si c’était vraiment le numéro de Sourire. Avec l’aide de mon amie à 900 kilomètres de moi et un stratagème digne de Hollywood, elle se fait passer pour une madame de la Banque de Montréal… J’arrive à la conclusion que c’est bel et bien la bonne combinaison numérique pour rejoindre Sourire.

Dans mon silence, c’est comme si je m’étais amputé les doigts. Je leur ai coupé le contact avec mon imagination, mes mots, mes idées. Je les ai branchés directement sur mon anxiété et ma montagne de craintes.

Je dois travailler ça. Je dois oublier cette partie de moi, je dois faire confiance à l’autre qui étouffe sous la maudite montagne. Je dois la laisser écrire plus que je ne la laisse parler. Je dois lui dire que c’est correct d’écrire n’importe quoi, que le beau n’arrive pas en n’écrivant rien. Il faut de la pratique. Du temps. De la fichue patience. Il faut faire face au rien, au vide, au zéro, au négatif. Il faut du lâcher-prise. Au final, je dois me reprogrammer. Je dois faire face à ce que je suis, et je suis bien des choses, mais pas un être de silence. Ma tête est pleine de sons, d’images, de couleurs, d’idées qui se dansent ensemble. Elle est pleine de phrases que j’ai laissées s’envoler juste avant le sommeil quand mon imaginaire s’apprête à embrasser Morphée. Je dois apprendre à les capturer et les dompter, de cette façon, un jour je pourrais acquérir mon titre de dompteuse de mots.

Est-ce qu’on peut exploser?

J’ai l’impression que depuis que je t’ai laissé partir, ma vie est toujours sur le bord de l’explosion tellement mon corps, ma tête et mon âme sont en éternelle implosion. Chaque respiration est pénible. Je sens mon cœur qui se dit « maintenant, c’est le bon moment, je peux exploser, contaminer tout ce qui m’entoure, leur montrer comment ça se passe là-dedans », mais je le retiens, il se contente de se resserrer en son milieu, juste un peu plus fâché. Je ralentis ma respiration pour contrôler le sentiment de crise de panique imminente. Je ne comprends plus mon corps. Il ne m’obéit plus, il s’est mis à off en me rendant vide, en me coupant de ce que j’aime, en m’enlevant le plaisir de tout ce qui m’animait. J’ai cru expérimenter le vide intérieur lorsqu’il est parti, mais en allant le rejoindre, ta disparition est devenue le trou noir dans mon vide. Je me sens comme un automate, je dois continuer à vivre comme si je savais comment faire, quand au fond de moi je constate mon inaptitude à la vie sans toi. Comment puis-je continuer en étant privé du sentiment de passion qui me possédait à tout moment?

L’humain étant savamment constitué ne montre pas sa vulnérabilité, donc chaque jour, je continue de sourire, je travaille autant que je peux. Je m’offre le moins possible ces moments où je suis laissée à moi-même, au vide que je constate, assise seule sur mon lit en contemplant le mur blanc, serrant mon téléphone contre mon cœur, espérant ainsi réprimer l’envie d’entendre ta voix, pour pouvoir une fois de plus converser avec toi. Ta voix éteinte à jamais, ta voix qui résonne dans ma tête qui me crie que tu m’aimes pour toujours.

Écrire ce texte est sans doute la chose la plus difficile que j’ai eu à faire dans ma vie. Tellement que les mots me manquent. Je ne sais pas comment les placer, ils sont trop bien en sécurité dans mon cœur, ils ne sont pas tout à fait prêts à sortir. Tout ce que je peux faire aujourd’hui, c’est vous partagé ce que je sais.

Ce que je sais…

Ce que je sais, c’est que j’ai 26 ans, et que j’ai le sentiment d’avoir manqué de temps à tes côtés. Tu dois m’écouter en secouant la tête et en flattant mes cheveux pour me dire « non ma chérie ».

Je sais que la femme que je suis, c’est toi qui m’as aidé à la bâtir. Tu étais tellement merveilleuse, comment ne pas aspirer à être comme toi?

Je sais que tu m’as appris ce qu’est l’amour sous toutes ses formes. Tu étais une personne aimante. Tu aimais la vie avec ses bons et ses mauvais côtés, car tu savais que tout s’arrange avec le temps. Tu aimais la nature avec ce qu’elle nous donne. Tant les paysages que ces petits fruits. Mais encore plus que la vie et les fruits, tu aimais ta famille.

Tu m’as appris que la chicane entre frères et sœurs, ça ne devrait pas exister. Qu’il faut parfois faire des concessions pour conserver l’harmonie familiale. Tu m’as appris qu’il ne fallait pas être fâché trop longtemps, mais aussi qu’il faut se respecter.

Tu m’as appris qu’il n’y a rien de plus fort que l’amour d’une mère. Tu aimais tant tes enfants, tellement que tu as appris à ma mère à être comme toi, une femme lionne, prête à tout pour ses petits. Avec cet amour, tu t’es fait une famille merveilleuse qui se supporte dans les moments difficiles comme dans les bons.

Merci, mamie pour tout cet amour que tu m’as donné, il m’a aidé à grandir. Maintenant, je dois apprendre à me le donner moi-même.

Je sais aussi que tu étais la personne la plus généreuse que j’ai connue. C’est grâce à cette part de toi que je suis comme je suis.

Ta générosité m’a appris que même dans les moments difficiles où l’argent semble fuir notre portefeuille, il est possible de partager. Ce partage, il est possible grâce à la cuisine. Lorsqu’il y a à manger pour 2 et bien il y en a pour 4, pour 8, pour 10. Tu m’as montré que l’on peut faire beaucoup avec peu. Faire à manger que pour soi, c’est un peu égoïste… les tartes, le pain et les confitures, c’est fait pour être partagé, car ils contiennent le nécessaire, l’amour et le don de soi.

Mamie, je sais que tu étais fatiguée et j’espère que, d’où tu es, tu te sens bien et que tu es enfin reposée. Que tu veilles sur nous. Sur ma mère et mes oncles. Que de là-bas, il y a des framboises à profusion! J’espère que tu es heureuse, que tu es bien avec mon papy.

Je t’attends dans mes rêves pour que tu viennes me dire « Amour à qui? »

Jade, 6 octobre 2016, Sept-Iles

J’ai du écrire ses mots à une vitesse folle.Je me devais de lui écrire un petit mot mais même aujourd’hui, je me sens trop fraichement écorchée pour lui donner les mots qu’elle mérite. Je me sens comme si mes doigts étaient encore trop maladroits sur le clavier et que mon cerveau ne voulait pas partager les bons mots avec eux.

En me levant ce matin, j’ai regardé mes ongles. Ils ne sont plus rongés comme avant. C’est bien moi qui les ai coupés hier soir avant d’aller mourir de chaleur dans mon lit sans climatiseur.

J’ai pris ça comme une grande révélation, ce n’est pourtant pas la première fois que je les coupe au lieu de la bonne vieille méthode des dents. Je me suis dit que Freud en aurait surement long à dire sur le sujet, ça m’a fait sourire et mon café a eu meilleur gout.

Je m’aperçois en vieillissant que je fais partie de cette génération qui cherche avant tout le bonheur. Contrairement aux générations qui nous ont précédés, qui étaient eux à la conquête du travail pour avoir une belle retraite. Notre bonheur doit être présent dans l’immédiat, pas dans 50 ans avec un investissement considérable à faire chez le psy. J’ai l’impression, de par mes expériences et celles de mon entourage, que nous préférons avoir un peu moins mais être bien. Nous cherchons à trouver ce qui nous empêche d’avancer et le guérir maintenant plutôt que de le laisser prendre de l’ampleur dans notre vie. J’avoue que ça me rassure sur l’avenir. Faire les choses maintenant au lieu de plus tard, n’est-ce pas justement ce qu’on nous a toujours dit de faire?
Investir dans notre bonheur, c’est aussi nous aider à prendre conscience de notre évolution, c’est une peu ça la paye au fond. Il y a bien des choses que je croyais qui allaient me suivre jusqu’à la fin des temps, mais, y’a un mais positif, ces choses partent finalement au profit d’une tête et d’un cœur plus légers.

 

Il y a un an, j’aurai peut-être pu écrire un texte qui ressemble à celui-ci, mais sans la conviction que c’était vrai, les changements étaient trop récents.

Il y a 2,3, 9 ans, je n’y songe même pas. J’étais perdu dans ma tempête. Je n’aurais même pas osé écrire sur le bonheur, il était trop loin de moi. Moi-même, j’étais trop loin de moi. J’étais englouti par les troubles alimentaires, qui eux s’alimentaient de tout ce qui avait de vivant en moi.

 

Maintenant, je vis, mes expériences ont façonné la femme que je suis devenue. J’aspire à partager mon vécu, car si je peux aider un seul être humain à se choisir plutôt que se détruire à petit feu, j’aurai au moins accompli ça. Chaque jour, je fais quelque chose pour moi, pour me rendre heureuse, pour me faire sourire même quand je suis seule dans mon appartement. Le bonheur, ça ne devrait pas être compliqué.

 

Merci mon coupe-ongles! Grâce à toi, j’ai réalisé que mes ongles pas rongés sont une autre source de petit bonheur.

Aujourd’hui, je regrette de ne pas t’avoir plus parlé de choses importantes, quoique je ne sais pas si tu aurais eu les réponses que je voulais, discuté des choses de la vie avec moi, c’était le rôle de ta femme.

J’aurais dû te demander comment je pouvais faire pour trouver le vrai amour! Comment as-tu fait toi, pour savoir qu’entre toutes les femmes autour, du haut de ton 6 pieds 2 tu pouvais bien les voir, que c’était cette femme-là avec qui tu voulais être? Cette petite Gaspésienne de 5 pieds 2 avec son beau visage rond et ses yeux brillants.

Comment as-tu fait? Dis-moi.

Qu’est-ce que tu as fait pour la conquérir? À quel moment t’es-tu dit : c’est pour cette femme que je dois mettre le genou à terre!

Dis-moi comment, parce que je dois l’expliquer.

L’expliquer aux semblants d’hommes qui m’entourent, car ils jouent tellement que j’ai l’impression d’être constamment au CPE.

Ils jouent. Oui, tu m’as bien compris, comme des enfants. Est-ce que vous faisiez ça aussi avec les femmes tes amis et toi, ou bien est-ce qu’être un homme impliquait de l’honnêteté et de l’authenticité? Ils jouent avec les femmes comme lorsque nous étions petits et que nous jouions à papa et maman, version 18 ans et plus bien sûr, mais sur le même principe. Lorsque le jeu devient trop sérieux, ils font semblant de ne plus vouloir jouer. Cela leur permet de soit trouver une autre partenaire de jeu ou bien de recommencer à zéro avec la même amie. C’est plus simple que de suivre les règles. Plus simple parce que peut-être que l’autre va mieux jouer. Peut-être même qu’en recommençant avec la même, elle jouera mieux parce qu’elle ne veut pas changer elle.

Tu dois être bien découragé de voir ça d’en haut. De voir comment moi aussi je dois embarquer dans le jeu si je veux trouver le mien. Ça serait plus simple si tu étais encore là. En une poignée de main, tu pouvais me montrer qui méritait d’être là à mes côtés. En un coup d’œil, tu pouvais accorder ton respect, mais sans rien dire tu pouvais aussi montrer ton désaccord tout en étant un gentleman.

Je sais que comme bien des hommes tu n’as pas été parfait, mais qui l’est? Je sais par contre que tu as aimé ma mamy jusqu’au bout, jusqu’à ton dernier jour. C’est peut-être niaiseux pour une femme de ma génération, mais moi aussi je veux ça. Rien de bien compliqué, quelqu’un comme toi avec des défauts et des qualités, mais qui a un cœur immense qui n’a peur de rien.

Il y a un an, j’étais à un endroit complètement différent. J’ai trouvé par je ne sais quelle magie une force intérieure qui m’a permis d’avancer et de devenir la femme que je suis aujourd’hui. À pareille date l’an passé je n’aurai pu tenir le même discours qu’aujourd’hui et c’est pour ça que je suis fière. J’ai feuilleté mon cahier que j’écrivais l’été passé, et j’ai trouvé ces quelques mots. Je ne sais pas pourquoi je ne les avais pas publiés, sans doute que j’avais un peu peur des réactions, mais je les trouve beaux. J’ai donc choisi de les partagé aujourd’hui, car je suis en paix, pas sans cicatrices, mais libérer de colère et je crois que la guérison vient avec le partage.

On pense toujours tout connaitre sur notre famille.

En fait, je croyais tout connaitre ou presque.

La surprise est grande quand la vérité est révélée.

Pourquoi laisse-t-on l’histoire se répéter?

Mon histoire s’est déjà produite dans le passé, car bien avant qu’elle soit la mienne, elle était celle d’une mère et avant ça, celle d’une grand-mère. Peut-être même qu’à fouiller un peu si j’en avais la possibilité, il y aurait celle d’une arrière-grand-mère et de celle qui la précède. L’histoire de femmes brisées avant même d’être femmes. L’histoire d’hommes de confiance brisant celle-ci. Une histoire qui semble être héréditaire.

Le silence, le secret, le pardon, l’oubli, la rancœur, la honte, le déni. Aucun mot n’est assez fort pour appliquer un baume sur le cœur, la tête, les cicatrices.

Toutes ces femmes ont choisi le silence. J’ai mis mon pied à terre et me suis levée. L’une tient son bras bien haut en agrippant ma main et scande avec moi : C’EST ASSEZ! L’autre vit les souvenirs qui refont surface, elle les calme et les rationalise Ça fait si longtemps…

Le fait est que le temps n’enlève pas les blessures ni ne pardonne celui qui les a faites.

Il n’est jamais trop tard.

juin 2015